29/01/2007

JE L'AI VUE HIER....

En introduction à l’album, pour ceux qui ne connaîtraient pas l’auteur de "OBOK",une brève nouvelle signée J.M.Parisis.

 

- Comment ça s'est passé ?
- Quoi ?
- Manset, comment ça s'est passé ? Tu l'as rencontré ?
- Carole, je croyais qu'on devait parler de nous.
Je l'avais vue arriver en mademoiselle Fm. Blonde avec ses traits de brune, ses trente ans et son mètre soixante-dix-huit, comme s'il lui fallait tout, le bronzage et la nuit, le nombril et la pudeur. Tout sauf moi, d'après ce que j'avais compris.
- Ah, non ! Je suis fatiguée... Bon, Manset... Depuis le temps que tu m'en parles...
- Le temps ? Ça fait à peine trois mois qu'on se connaît...
- J'ai l'impression d'une éternité.
L'éternité moins un jour. Alors, Manset...
- Je l'ai vu hier, sous la colline de Saint-Cloud. Dans un petit salon, au fond d'une boulangerie.
- Bizarre comme rendez-vous.
- Pas tant que ça. La boulangerie, c'est le repaire de l'enfant éternel. Ça lui va bien.
- Il ressemble à quoi ?
- Crinière de zinc. Blouson. Jean. Baskets. Il voyage toujours, beaucoup, complètement, à l'intérieur de lui-même ou en dehors...
- Ça veut dire quoi ?
- Qu'il passe du fœtus au fétu, que le vent emporte.
- D'accord. Il est fun ?
- Non, chaleureux. Et attentif, jusqu'à la compassion. Mais c'est tout sauf un saint. Les saints ne portent pas de lunettes noires. Ecoute, ce n'est pas le plus important...
- Tu ne vas pas recommencer !
- Laisse-moi finir, il s'agit de Manset. En quelques mots, il m'a nommé le malentendu, le mal du siècle : l'écart cruel entre la sensibilité personnelle et le fouet des médias. A d'autres, il faut cent livres pour en dire moins. Lui, il parle dans la plaie, la vie de tout le monde. On a discuté toute l'après-midi, de Beethoven à Zola.
- Zola ?
- Il m'a conseillé La Bête humaine et Germinal en vieux livres de poche, la typo est plus sévère. Zola en prend plein la gueule en caractères cool.
- L'impression change les impressions ?
- Exactement. Je t'aime.
- Tu me saoûles.
Elle a allumé une cigarette, l'œil en vitrine sur un surfeur paumé à Saint-Germain-des-Près. Elle n'avait aucune suite dans les idées, mais elle avait des idées.
- Il passe en concert ?
- Il ne fait pas de scène.
- C'est un chanteur, non ?
- Justement, non. Ce n'est pas un chanteur. Il ne saurait faire le chanteur, il n'aime pas le mot, ni celui de chanson, d'ailleurs.
- Qu'est-ce qu'il fait alors ?
- Il fait autre chose. Il fait tout. Paroles, musiques, orchestrations, mixages. Il allonge sa patte sur tout. Cet animal a appris le solfège tout seul, à rebrousse-poil, sur deux pattes, à la verticale des partitions d'orchestre, dans la matière de la page. Il scrute, il traverse des couches, des mondes à l'infini. Il n'en est jamais vraiment revenu.
- Il se la pète un peu, non ?
- C'est le contraire. Il est hanté, rigoureux. Différent. C'est comme ça.
- Manset, c'est son vrai nom ?
- Je ne lui ai pas demandé. J'espère. Mansus, latin médiéval, du latin manere : rester. Il reste. Depuis trente ans, il part et il reste.
Elle s'est levée. J'ai cru que c'était fini.
- Tu me quittes ?
- Pas encore.
Je repensais aux mots de Manset, hier, vers la colline de Saint Cloud : " Je suis un électron libre et fonceur qui a bénéficié très tôt d'une petite magie, de je ne sais quel charme, une sorte de débrouillardise qui s'est vite transformée en création artistique... ".
Il n'était pas passé chez Drucker depuis Il voyage en solitaire, son tube oraculaire, en 1975.
Carole était née la même année.
Comme toutes les femmes de trente ans, elle se demandait où étaient les hommes, les vrais.
Lui, c'en était un, entier, avec un monde et une œuvre, qui avait vu le monde avant de faire une œuvre. Chez lui, la Vie était passée avant la Création. C'était un drôle de dieu, en mouvement. Un homme, c'était un dieu en mouvement. On n'avait pas rendu service à Manset en lui vouant un tel culte. Assurément, cela vous enterrait vivant dans un monde aussi profane que dévot. Et Manset était vivant. Je l'avais vu hier, en fakir, sur les clouds de Saint-Cloud. Avant qu'il ne se tire dieu sait où, dans la vérité des choses, Asie ou en Amazonie.
Carole est revenue en me caressant la joue.
- Tu penses à quoi, François ?
- Je me disais que Manset avait connu un monde vaste et ouvert, où les avions étaient vides, où il y avait toujours une route. Celle que l'on n'a pas prise, toi et moi.
- Tu devrais partir. Quitter le pays, faire comme lui. Tu rêves trop. Vis.
Son portable a sonné. Elle devait y aller bientôt. Encore un de ces putains de dîner où je n'étais pas au menu. Manset ne serait jamais la bande-son de notre affaire. Ni Coldplay. Manset aimait Coldplay qu'aimait Carole sans connaître Manset.
J'ai sorti une petite urne cubique de sous mon manteau et je l'ai posée sur la table.
- Qu'est-ce que c'est ?
Un coffret. Huit albums, certains remembrés par rapport aux originaux. Titres chassés ou réintégrés ici ou là. Manset faisait toujours sa pelote de laine, en matou : Y'a une route, Royaume de Siam, Comme un guerrier, Prisonnier de l'inutile, Matrice, Revivre, La Vallée de la paix, Jadis et naguère, Le Langage oublié.
Manquaient des premiers titres comme Animal on est mal (1968) ou des albums entiers tel La Mort d'Orion (1970), mais il y avait tout de même le principal : l'ADN Manset. Des édens, ruelles et coquillages, des hommes perdus, des enfants sans paupières, des femmes au sourire de Joconde. Des guitares lamées. Des pianos liquides, martiaux… Lignes claires à haute tension, superposées à l'horizon du son. Une musique de candide et d'affranchi. Murmure, incantation des mots gravés puis expirés… Et la voix, mâle/femelle, de saint détrompé. Une eau lustrale dans la soupe démago et le yaourt narcotique.
- C'est pour moi ?
Du temps que nous étions ensemble, elle n'avait jamais écouté Manset. Maintenant qu'elle me quittait, elle raflait le coffret. On partageait toujours tout seul, aujourd'hui.
J'ai glissé ma main dans ma veste. J'en ai sorti Obok, dix-huitième album, 2006. Obok, c'était bien la seule claque que j'avais envie de lui donner.
- Commence par là, je l'ai écouté toute la nuit. Tu vas voir la distance avec une certaine chanson française. Ses jeunes vieux, ses vieux jeunes. Les frelatés, les déprimés, le hard-accordéon, et ceux qui ne font rien ou si peu, qui font bosser trente personne pour quelques phrases et deux accords. Là, on est dans le monumental, l'inséparable. C'est mon cadeau d'adieu. La certitude que l'on s'y retrouvera. Prends-le pour la route. Souviens-toi de nous, de lui. Quand nous ne serons plus rien, il y aura toujours lui. Ecoute-le sous le casque de ces cheveux que je ne caresserai plus. Ecoute-le :
" Je ne suis pas de chez vous / Vous n'êtes pas de chez moi / Mais comme on se fait à tout / Je me retourne quelquefois. "
Elle ne s'est pas retournée. Le sax anecdotique, anachronique, fossé entre nos deux histoires et ouvrant le premier titre d'Obok l'emportait déjà. Le piano montait ses marches. Je suis sorti sous un ciel de cordes. Le batteur cognait comme un sourd dans ma poitrine.
Manset, c'était la vieille idée de la liberté dans un monde gluant comme un fruit pourri.. Il y avait même une prune sur mon pare-brise. Je déchirai ça et m'en allait passer une nuit bien noire.
Pacte avec mon sang touillait ma " purée de détresse " et je me demandais dans quel état était Carole, si elle s'était couchée avec Manset, un autre. Sur les mots passants de Maupassant ? Elle devait même pleurer au Jardin des délices " Avec ses fleurs grimpantes / Sa lumière en pente / Couleur de dragée ". Qui écrit cela aujourd'hui ? Les titres de ce Manset-ci formaient comme des tableaux se superposant au fil du temps. Ne les réveillez pas évoquait Quand tu portes. Le Jardin des délices menait aux Filles des jardins. Fauvette ? c'était la soeur de nos Enfants des toursObok crachait son feu comme jadis Camion bâché. Carole aussi allait voyager, danser sur Le Train du soir ou Marin'Bar. Elle enfilerait ses bottes, trouverait le bon cheval.
Je ne l'ai jamais revue. Mais un soir, entre chien et loup, elle m'a laissé un message. Je n'ai pas répondu. J'étais loin. Au delà de l'offense, de la réconciliation. Et je me rappelais quelqu'un.

 

Il m'a envoyé cela...

J'en reste encore en émoi...

 

59148

20:30 Écrit par CM et ses courants sombres dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

manset J'ai rarement su comme je le sais Manset. J'ai pris sa route au début des années 70 et ne l'ai jamais quittée. Premier passage d'Animal on est mal un midi sur Europe ou RTL à la radio à lampes de mon grand-père. Puis le vinyl. Une rencontre aussi avec Catherine Ribeiro à La Rochelle. Combien de fois je me suis servi de l'étalon Manset. je vais lui faire écouter la Légende d'Orion, si elle aime, nous nous aimerons. La première a ri, on ne s'est jamais revu. La seconde s'y est accrochée comme une bouée, ça n'a jamais collé. Quelles conclusions en tirer ? J'ai plusieurs entendu Manset à la radio depuis, je l'ai trouvé prétentieux, oublier réalité, son côté artiste maudit, incompris. Mais s'il était compris, serait-il Manset ? Gérard fait fausse route. Le nombre ne fait pas le prophète...

Écrit par : Prault | 09/02/2007

Les commentaires sont fermés.